Le delphinium : la fleur qui a donné son nom au bleu

Il y a très peu de vraies fleurs bleues, et celle-ci l’est tellement qu’on a donné son nom au pigment. La delphinidine, la molécule qui manque à la rose et qui manquait à l’œillet, s’appelle ainsi à cause du delphinium. C’est la fleur du seau qui possède ce que toutes les autres essaient d’obtenir — et qui, en échange, perd tout son épi d’un seul coup si on la range à côté d’une corbeille de fruits.

Épi de delphinium bleu violacé traversant un bouquet, chaque fleur montrant son éperon, parmi des marguerites blanches et un muflier rose
Un épi entier, ouvert du bas vers le haut. Chaque fleur porte à l’arrière une pointe creuse : c’est l’éperon.
Sur cette page

Carte d’identité

Nom botaniqueDelphinium, famille des Renonculacées
Nombre d’espècesEnviron 300, annuelles et vivaces
RépartitionHémisphère nord, et hautes montagnes d’Afrique tropicale
Nom françaisPied-d’alouette
La « fleur »Cinq sépales pétaloïdes et un éperon ; les vrais pétales sont au centre, minuscules
Tenue en vase4 à 12 jours selon la variété et le traitement reçu
AchatUne à deux fleurs ouvertes en bas de l’épi
ÉthylèneTrès sensible : perte rapide de toutes les fleurs de l’épi
Stockage0 à 3 °C ; ne pas dépasser trois jours
Chat, chien, chevalToxique — alcaloïdes diterpéniques, paralysie neuromusculaire

L’épi bleu se repère de loin ; combien de fleurs il porte, en revanche, se perd vite à l’œil. L’outil qui reconnaît une fleur sur une photo les compte.

Pourquoi « delphinium »

Le nom vient du grec delphínion, dérivé de delphís, le dauphin. L’explication est ancienne : Dioscoride, au premier siècle, écrit que la plante tient son nom de ses fleurs en forme de dauphin. Il faut regarder un bouton de profil pour le voir — un museau, un corps arqué, une nageoire dressée derrière.

Le nom français dit la même chose avec un autre animal : pied-d’alouette, à cause de l’éperon qui prolonge la fleur vers l’arrière comme le long ergot de l’alouette. Deux langues, deux bêtes, un seul détail de forme — et ce détail est justement ce qu’il faut savoir regarder.

Ce qui ressemble à des pétales n’en est pas

Comme chez le lys ou l’hortensia, ce qu’on prend pour la fleur n’est pas ce qu’on croit. Chez le delphinium, la couleur est portée par cinq sépales pétaloïdes — des sépales qui ont pris l’apparence et la fonction de pétales. Le sépale supérieur se prolonge en une pointe creuse, l’éperon, qui est la signature du genre.

Les vrais pétales, eux, sont là : quatre, minuscules, groupés au centre de la fleur, souvent d’une autre couleur — blancs, noirs, brunâtres — et c’est ce petit paquet central que les jardiniers anglais appellent the bee, l’abeille. Les deux pétales supérieurs portent les nectaires, et ces nectaires sont logés à l’intérieur de l’éperon.

Toute l’architecture de la fleur tient donc dans ce tube arrière : le nectar y est caché au fond, hors de portée d’un insecte ordinaire, et accessible seulement à une langue longue. L’éperon n’est pas un ornement, c’est une serrure.

Le pigment qui porte son nom

Rameau de delphinium bleu clair étalé en travers d'un bouquet, à côté de mufliers roses et de feuilles d'eucalyptus
Du bleu clair au violet profond : la gamme du delphinium couvre ce que presque aucune autre fleur coupée ne sait faire.

Voici le fil qui relie trois fiches de ce site. Le pigment responsable des bleus dans le règne végétal s’appelle la delphinidine — un nom bâti sur celui du genre. On la trouve dans les Delphinium et les violettes, mais aussi dans le raisin cabernet sauvignon, la myrtille, la canneberge et la grenade.

Or c’est exactement ce que ni la rose ni l’œillet ne savent fabriquer. Toute l’aventure des fleurs bleues transgéniques consiste à emprunter cette voie à une plante qui l’a — le pétunia en l’occurrence — pour la donner à une plante qui ne l’a pas. Le delphinium, lui, n’a jamais eu à l’emprunter.

Un détail chimique achève d’expliquer l’affaire : la delphinidine vire au bleu en milieu basique et au rouge en milieu acide. C’est un indicateur de pH naturel. Et c’est pour cette raison que la rose reste hors d’atteinte : ses cellules de pétale sont acides, si bien que le pigment bleu, même une fois installé, y donnerait du rouge. Le delphinium n’a pas ce problème, et c’est tout ce qui les sépare.

L’acheter : une ou deux fleurs ouvertes, et en bas

Masse de fleurs de delphinium violet foncé serrées entre des marguerites blanches à cœur jaune
Sur un même épi, les fleurs du bas sont ouvertes quand celles du haut sont encore en bouton. C’est ce décalage qu’on achète.

La consigne de récolte est précise et elle vaut telle quelle à l’achat : on prend une tige portant une à deux fleurs ouvertes, en bas de l’épi. Pas au milieu, pas en haut : en bas.

La raison est dans le sens de l’ouverture. Un épi de delphinium s’ouvre du bas vers le haut, fleur après fleur, sur plusieurs jours. Les deux fleurs ouvertes du bas sont donc l’avant-garde ; tout le reste de la tige est en réserve. Une tige fleurie jusqu’à la pointe n’a plus rien devant elle.

C’est la même logique de relève que chez le lisianthus et le lys, avec une différence : ici la relève est ordonnée. On peut lire l’âge d’une tige comme on lit un thermomètre, en regardant jusqu’où la couleur est montée.

Il perd tout l’épi d’un seul coup

C’est le point qui doit être dit avant tous les autres. Les fiches de post-récolte sont catégoriques : le delphinium est très sensible à l’éthylène, et l’effet n’est pas un flétrissement progressif mais une perte rapide de toutes les fleurs de l’épi. Elles se détachent et tombent. La tige reste, nue, verte, et il n’y a rien à récupérer.

Le mot du métier est la chute des fleurons. C’est le même gaz qui endort l’œillet, qui fait tomber les boutons du lys après un passage au froid, et qui n’a aucun effet sur le gerbera — mais chez le delphinium la sanction est la plus spectaculaire de toutes, parce qu’elle est instantanée et totale.

Pourquoi le STS l’emporte ici sur le 1-MCP

Le prétraitement chez le producteur est indispensable. Une nuance technique mérite d’être connue, parce qu’elle est propre à cette fleur : les services de post-récolte estiment que le STS — thiosulfate d’argent — y est plus efficace que le 1-MCP.

La raison tient à l’épi. Le 1-MCP est un gaz qui bloque les récepteurs à l’éthylène au moment où on l’applique ; le STS, lui, monte par la tige et reste dans la plante. Or les fleurs d’un épi de delphinium ne mûrissent pas en même temps : celles du haut n’existent pas encore quand celles du bas sont traitées. Un blocage ponctuel ne protège que ce qui est déjà là ; un produit qui circule protège aussi ce qui viendra.

Conséquence au comptoir : on ne peut rien rattraper d’une tige mal traitée en amont, et la seule chose qui dépende de nous est de ne pas ajouter d’éthylène. Aucun fruit dans la pièce, aucune fleur fanée laissée dans le vase.

Encore une fleur qui se range debout

Le delphinium est décrit comme sensible à la gravité : couché, il redresse la pointe de son épi vers le haut, et le coude est définitif. C’est le troisième cas rencontré sur ce site, et il vaut la peine de les mettre côte à côte parce que le geste est le même et la cause différente à chaque fois.

FleurCe qui la fait se courber
GerberaLa gravité : couché, il relève la tête
LisianthusLa lumière : il pousse vers la fenêtre
DelphiniumLa gravité, sur la pointe de l’épi

Trois fleurs, deux mécanismes, une seule consigne : elles se stockent et se transportent debout. Le delphinium ajoute une difficulté propre, signalée par les fiches techniques : les épis s’emmêlent par la pointe dans un seau, et les séparer d’un geste brusque casse des fleurs. On les sort un par un, doucement.

Les gestes qui tiennent

GesteCe qu’il change
Aucun fruit dans la pièceL’éthylène ne fait pas faner le delphinium : il le déshabille
Retirer chaque fleur fanée de l’épiUne fleur qui se fane produit de l’éthylène pour ses voisines
Le tenir deboutSensible à la gravité ; la pointe se relève et garde son coude
Séparer les tiges une par uneLes pointes s’emmêlent ; tirer casse des fleurons
Rincer la tige avant de composerConsigne explicite des fiches de post-récolte
Hydrater une nuit entière avant de piquerRecommandé avant tout travail en mousse florale
Eau ordinaire, jamais adoucieMême consigne que pour le lisianthus

Une remarque sur la mousse florale : les fiches signalent que la tenue en vase est réduite quand le delphinium est piqué en mousse plutôt que mis en eau libre. Sur une fleur qui donne déjà entre quatre et douze jours selon les cas, la différence se voit.

La plus toxique de la série

Sept fiches de fleurs sur ce site, et c’est ici qu’il faut être le plus net. Le delphinium est classé toxique pour le chien, le chat et le cheval, et contrairement à l’œillet — irritant léger — la toxicité est ici d’une tout autre nature.

Les principes actifs sont des alcaloïdes diterpéniques, dont la méthyllycaconitine. Ils provoquent une paralysie neuromusculaire. Les signes décrits sont la constipation, les coliques, une salivation accrue, des tremblements musculaires, une raideur, une faiblesse, la chute et des convulsions ; dans les cas graves, une défaillance cardiaque et la mort par paralysie respiratoire.

  • Toutes les parties de la plante contiennent ces alcaloïdes.
  • Les parties jeunes sont les plus toxiques — les pousses, les jeunes feuilles.
  • Les graines en contiennent le plus : jusqu’à 1,4 %.
  • Le delphinium est une cause reconnue de mortalité du bétail dans les parcours de l’ouest américain.

Comparé au lys, le tableau est différent mais pas rassurant : le lys tue le chat par les reins et laisse le chien tranquille ; le delphinium agit sur le système nerveux et concerne les trois espèces. En boutique, la conduite est la même que pour le lys : on demande s’il y a un animal, et on le dit. Cet article ne remplace aucun avis vétérinaire.

Delphinium, pied-d’alouette, larkspur

Trois mots circulent pour des plantes voisines, et il est utile de savoir ce qu’ils recouvrent.

  • Delphinium — le nom du genre, et celui qu’emploie le commerce des fleurs coupées. Ce sont surtout des vivaces, à épi dense et à tige robuste.
  • Pied-d’alouette — le nom français, qui s’applique à l’ensemble et que les jardiniers réservent souvent aux formes annuelles, plus légères, aux épis lâches.
  • Larkspur — l’anglais de pied-d’alouette, employé de la même manière : le même mot, la même alouette, le même éperon.

Les catalogues distinguent par ailleurs des groupes horticoles : les épis hauts et compacts d’un côté, les formes plus ramifiées et aériennes de l’autre. En pratique, au seau, la question qui compte n’est pas le groupe mais la longueur de l’épi fleuri — c’est elle qui dit combien de jours la tige a devant elle.

Ce que le bleu fait dans un bouquet

Il y a une raison technique à ce que le delphinium coûte sa place dans un bouquet, et elle n’a rien à voir avec sa beauté propre : il n’a pas de remplaçant. Les fleurs bleues disponibles en volume au seau se comptent sur une main — delphinium, nigelle, chardon bleu, quelques hortensias, l’aster — et aucune ne donne à la fois la hauteur, la ligne et la masse.

Deux effets se constatent en le manipulant. D’abord le bleu recule : posé au fond d’une composition, il creuse et donne de la profondeur, là où un rouge de même intensité viendrait au premier plan. Ensuite il fait monter les roses : à côté d’un bleu franc, un muflier rose ou une pivoine paraissent plus saturés qu’ils ne le sont vraiment. C’est ce que fait le delphinium sur les deux photos de cette page.

Sa forme, elle, le range dans une catégorie précise : c’est une fleur de ligne, un épi vertical qui donne la hauteur et la direction, pas une fleur focale ronde qui accroche l’œil au centre. Il joue le rôle que tiennent aussi le muflier, la giroflée ou le glaïeul — voir le vocabulaire du bouquet. Un bouquet qui manque de tenue manque souvent de fleurs de ligne, pas de fleurs focales.

Au jardin, en deux mots

Ce site parle de fleurs coupées, mais le delphinium est une vivace de massif suffisamment répandue pour qu’on dise l’essentiel.

Ses hampes hautes ont deux ennemis, et ce sont les deux mêmes partout : le vent et les limaces. Un épi d’un mètre cinquante non tuteuré casse au premier orage, et les jeunes pousses du printemps — précisément les parties les plus chargées en alcaloïdes, ce qui ne les protège de rien — sont dévorées à ras dès leur sortie de terre.

Le geste qui change tout est de couper les hampes défleuries à la base après la première floraison, sans attendre. La plante repart et donne une seconde vague en fin d’été — des épis plus courts, mais fleuris. C’est la même logique que sur beaucoup de vivaces : tant qu’une hampe porte des graines en formation, la plante n’en fabrique pas d’autre.

Et une précaution qui découle de la section précédente : on le manipule avec des gants si l’on y est sensible, et on le plante hors de portée des animaux qui broutent.

Une famille qu’on retrouvera

Le delphinium appartient aux Renonculacées, et cette famille mérite qu’on la retienne parce qu’elle revient souvent au seau : la renoncule, l’anémone, l’hellébore, la clématite, la nigelle en font partie.

Deux traits reviennent d’un bout à l’autre de cette famille, et ils s’annoncent déjà ici. Le premier est la toxicité : les Renonculacées sont, dans l’ensemble, des plantes à surveiller. Le second est cette habitude de faire porter la couleur par des sépales plutôt que par des pétales — l’anémone et l’hellébore font exactement comme le delphinium. Quand on aura vu deux ou trois fleurs de cette famille, on les reconnaîtra toutes.

Le calendrier du delphinium

PériodeCe qui se passe
Mai – juilletPleine saison de la fleur coupée ; les plus beaux épis, les plus longs
JuinFloraison des vivaces au jardin, sous nos climats
Août – septembreSeconde floraison au jardin si les hampes ont été coupées après la première
Mai – juinSaison des mariages : c’est le bleu que l’on demande, et il n’a pas de remplaçant
Automne – hiverOffre réduite et importée ; épis plus courts

C’est donc une fleur franchement saisonnière, comme le lisianthus et à la différence du lys ou du gerbera. Le calendrier des fleurs de saison détaille ce que cette différence recouvre.

Questions fréquentes

Pourquoi mon delphinium a-t-il perdu toutes ses fleurs d’un coup ?

C’est l’éthylène. Le delphinium y est très sensible, et l’effet n’est pas un flétrissement mais la chute rapide de toutes les fleurs de l’épi. Cherchez un fruit mûr dans la pièce, ou une fleur fanée restée dans le bouquet. Une fois les fleurs tombées, rien ne se rattrape.

Comment choisir une tige de delphinium ?

Une à deux fleurs ouvertes en bas de l’épi, tout le reste en boutons. L’épi s’ouvre du bas vers le haut : une tige fleurie jusqu’à la pointe n’a plus de réserve.

Combien de temps tient un delphinium en vase ?

De quatre à douze jours, une fourchette large qui dépend surtout du traitement anti-éthylène reçu chez le producteur et du stade auquel la tige a été coupée. Piqué en mousse florale plutôt que mis en eau, il tient moins longtemps.

Le bleu du delphinium est-il naturel ?

Entièrement. C’est même une des rares fleurs coupées franchement bleues, et le pigment bleu de référence — la delphinidine — porte le nom du genre. C’est exactement ce que la rose et l’œillet ne savent pas fabriquer.

Qu’est-ce que la petite pointe derrière la fleur ?

L’éperon, un prolongement creux du sépale supérieur qui abrite les nectaires. C’est lui qui a donné le nom français de pied-d’alouette, et c’est la signature du genre.

Le delphinium est-il dangereux pour les animaux ?

Oui, et sérieusement. Il est classé toxique pour le chien, le chat et le cheval. Ses alcaloïdes diterpéniques provoquent une paralysie neuromusculaire ; toutes les parties de la plante en contiennent, les jeunes pousses et les graines le plus. En cas d’ingestion, on appelle un vétérinaire sans attendre.

Delphinium et pied-d’alouette, est-ce la même plante ?

Oui : pied-d’alouette est le nom français du genre Delphinium, et larkspur son équivalent anglais. L’usage réserve souvent « pied-d’alouette » aux formes annuelles à épi léger et « delphinium » aux vivaces à épi dense, mais c’est une commodité, pas une règle.

Pour continuer

  • La rose — celle à qui la delphinidine manque, et pourquoi elle lui manquera longtemps.
  • L’œillet — l’autre fleur rendue bleue par emprunt génétique.
  • Le gerbera — l’exact opposé face à l’éthylène : totalement indifférent.
  • Le lisianthus — l’autre fleur du seau qu’il faut ranger debout.
  • Le vocabulaire du bouquet — sépale pétaloïde, éperon, épi : les mots employés ici.
  • Le muflier — l’autre fleur d’épi, aussi fragile à l’éthylène, mais fermée à clé au lieu d’être éperonnée.
  • L’anémone — l’autre Renonculacée du seau : même famille, même sève irritante, et un bleu qu’elle tient sans emprunt.
  • L’alstroemère — la troisième politique d’accès au nectar : ni éperon, ni clapet, des panneaux indicateurs.
  • Le delphinium en photo — l’épi bleu violacé et son éperon vus de près, dans la galerie du site.

Flore Oger

Flore Oger apprend le métier de fleuriste. Passionnée de botanique, elle partage ici les gestes, le vocabulaire et les coulisses de son apprentissage : comment naît un bouquet, pourquoi telle fleur à telle saison, ce qu'on apprend en atelier et ce qu'on n'apprend qu'en le faisant. Pour les curieux comme pour les futurs professionnels.

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