D’où viennent les fleurs coupées vendues en France ?

Posez la question à un fleuriste et vous obtiendrez souvent une réponse honnête et insuffisante : « des Pays-Bas ». C’est vrai et ça ne dit presque rien, parce que les Pays-Bas produisent beaucoup moins qu’ils ne redistribuent.

Il y a une raison plus profonde à cette imprécision, et elle n’est pas la mauvaise volonté du vendeur. Contrairement aux fruits et légumes, aucun étiquetage d’origine n’est obligatoire pour les fleurs coupées. Rien n’oblige personne à indiquer d’où vient une tige. Toute la chaîne repose sur la parole de celui qui la vend.

Cette page essaie de reconstituer le trajet réel. Elle donne les chiffres avec leurs écarts, explique pourquoi la production française s’est effondrée, ce que valent exactement les labels, et pourquoi la réponse « local donc mieux » ne résiste pas toujours au calcul. J’apprends ce métier ; ce que je décris ici, je l’ai reconstitué à partir de sources publiques, pas d’une expérience de la filière.

Bouquet rose emballé de papier tenu devant la devanture verte d'une boutique de fleuriste
Le dernier mètre d’une chaîne longue de plusieurs milliers de kilomètres.
Sur cette page

Le chiffre, et ce qu’il cache

Le nombre qui circule est de 85 % de fleurs coupées importées, avancé par l’interprofession et repris partout. Une autre estimation, portant sur 2022, situe la part importée autour de 80 %. L’écart de cinq points tient au périmètre et à l’année ; l’ordre de grandeur, lui, ne fait pas débat.

Le piège est ailleurs. Quand on décompose ces importations, les Pays-Bas apparaissent comme la première provenance, souvent au-dessus de 80 % du total importé. On en conclut naturellement que les fleurs françaises sont surtout des fleurs néerlandaises. C’est faux.

Les Pays-Bas ne produisent pas tout ce qu’ils vendent. Ils achètent d’immenses volumes en Afrique de l’Est et en Amérique du Sud, les font transiter par leurs marchés au cadran, puis les redistribuent dans toute l’Europe. Une tige facturée « origine Pays-Bas » a donc de fortes chances d’avoir poussé ailleurs. Le pays est une plaque tournante avant d’être un producteur.

Les vraies provenances, mesurées à l’échelle des importations européennes de fleurs coupées, se répartissent ainsi.

PaysPart des importations européennes
KenyaEnviron 31 %
ÉthiopieEnviron 12 %
ÉquateurEnviron 8 %
ColombieEnviron 7 %

Pour la rose en particulier, la concentration est encore plus forte : neuf roses coupées sur dix vendues en France viennent de Colombie, d’Équateur, du Kenya ou d’Éthiopie. Et à la Saint-Valentin, à la fête des mères ou à Noël, on estime qu’une rose sur deux a poussé sous serre kényane.

La route, et son détour absurde

Le trajet type d’une rose vendue à Bordeaux ou à Lille commence dans une ferme florale de la vallée du Grand Rift, se poursuit en avion réfrigéré vers Amsterdam, passe par un marché au cadran, puis repart en camion frigorifique. On estime que la plupart des fleurs parcourent plus de 6 500 kilomètres avant d’arriver chez le fleuriste, et que la quasi-totalité de celles destinées à l’Europe voyagent par avion.

Le détail qui achève de rendre le système déraisonnable concerne les fleurs françaises elles-mêmes. Hyères, l’une des principales plateformes de revente du pays, expédie vers les Pays-Bas de la marchandise produite en France, qui sera ensuite redistribuée… en France. Bilan du détour : environ 3 000 kilomètres pour une fleur qui n’avait pas besoin de quitter le département.

Ce n’est pas une aberration logistique gratuite. Le marché au cadran néerlandais fixe les prix, garantit les volumes et absorbe les invendus. Y passer est souvent le seul moyen, pour un producteur français, d’écouler une récolte entière à date certaine. Le circuit est absurde d’un point de vue physique et rationnel d’un point de vue commercial. C’est ce qui le rend difficile à défaire.

Pourquoi la France a cessé de produire

Le cas de la rose est le plus documenté et le plus brutal. Il y a une quinzaine d’années, le sud de la France comptait environ cent trente producteurs de roses coupées. Il en reste cinq ou six.

La cause n’est pas mystérieuse. Une rose produite près de l’équateur bénéficie d’une lumière constante, de températures qui n’exigent aucun chauffage, de coûts salariaux sans commune mesure, et de règles phytosanitaires plus souples. Une rose française d’hiver suppose une serre chauffée, c’est-à-dire une facture énergétique qui n’a pas d’équivalent en face.

Le muguet raconte l’histoire inverse et la confirme. Il reste massivement français — la Loire-Atlantique et le nord de la Vendée fournissent l’essentiel de la production nationale — mais le nombre de producteurs suit la même pente : d’environ cent cinquante autour de Nantes il y a cinquante ans, ils sont aujourd’hui une dizaine. La production tient ; les exploitations disparaissent.

Un chiffre circule sur l’état actuel de la filière : la France ne compterait plus que 385 horticulteurs. Je ne l’ai trouvé que dans une seule source et je le donne sous cette réserve. Ce qui est solidement établi, en revanche, c’est la place marginale du secteur : les fleurs et feuillages coupés représentent environ 8 % du chiffre d’affaires des exploitations horticoles françaises, lui-même estimé à 1,8 milliard d’euros hors taxes en 2023.

Les productions qui tiennent, et ce qu’elles ont en commun

Le tableau n’est pas uniformément noir. Quelques productions françaises résistent, et elles se ressemblent plus qu’il n’y paraît.

ProductionCe qui la protège
MuguetUne fête à date fixe, un produit fragile, une logistique impossible à délocaliser
ChrysanthèmeUn pic de demande de quelques jours, un végétal lourd et volumineux
MimosaUn terroir précis, une saison que personne d’autre ne couvre en Europe
PivoineUne fenêtre courte, une fleur qui supporte mal les longs trajets
HortensiaUne filière régionale historique, en pot comme en coupé
Dahlia, fleurs de champUne clientèle qui achète l’origine autant que la fleur

Le point commun saute aux yeux : ce sont des produits que la distance abîme, ou que le calendrier protège. Une rose supporte six mille kilomètres de chaîne du froid, une pivoine beaucoup moins bien. Un muguet doit arriver le 30 avril au soir, pas le 3 mai.

Le chrysanthème en est l’illustration la plus nette. Il représente 64 % des quantités achetées pour la Toussaint, selon l’étude Kantar menée pour FranceAgriMer et VALHOR sur les données 2024. Une potée est lourde, encombrante, invendable une semaine plus tard, et achetée sur trois jours. Aucun de ces caractères ne se transporte bien. La manière dont cette plante est devenue le végétal obligé du 1er novembre est d’ailleurs une histoire à part entière, et pas celle qu’on raconte habituellement.

La leçon est utile à qui veut soutenir la production française sans se raconter d’histoires : les espèces sur lesquelles l’achat local pèse réellement ne sont pas celles qu’on trouve toute l’année. Ce sont celles qui ont une saison courte et une fragilité qui les protège.

Le trou dans l’étiquette

C’est le point central, et il est étrangement peu connu. Pour une pomme, l’origine doit figurer sur l’étal. Pour une rose, rien. Aucun étiquetage d’origine n’est obligatoire sur les fleurs coupées.

Toutes les conséquences en découlent. Un consommateur qui veut acheter français n’a aucun moyen réglementaire de vérifier quoi que ce soit. Un fleuriste de bonne foi qui s’approvisionne au marché de gros ne sait pas toujours lui-même. Et l’écart entre ce qu’on croit acheter et ce qu’on achète peut être total sans que personne ait menti.

C’est précisément ce vide que les labels viennent combler, de façon volontaire. Ils ne corrigent pas l’absence de règle : ils proposent une garantie à ceux qui acceptent de la payer.

Ce que valent les labels

Fleurs de France

C’est le label d’origine. Il a été lancé à l’initiative du ministère de l’Agriculture et son logo est un hexagone portant le drapeau français et deux fleurs. Depuis le 1er janvier 2017, il ne se contente plus de l’origine : il est réservé aux producteurs engagés dans une démarche écoresponsable ou de qualité reconnue.

Quatre certifications ouvrent l’accès : Plante Bleue, MPS, Agriculture Biologique et Charte Qualité Fleurs. La démarche rassemble aujourd’hui 567 producteurs, 103 grossistes et plus de 14 000 détaillants, et elle est animée par une commission d’Excellence Végétale en lien avec l’interprofession.

Une nuance mérite d’être lue avant de conclure. Pour les arbres et arbustes, dont le temps de culture est long, le cahier des charges exige que plus de 50 % de la durée totale de production soit réalisée en France. Les jeunes plants peuvent donc venir de l’étranger. C’est défendable et c’est écrit noir sur blanc, mais « Fleurs de France » ne signifie pas toujours « intégralement français ».

Plante Bleue

C’est le label environnemental, créé en 2011 par l’interprofession et reconnu par les ministères de l’Agriculture et de l’Environnement. Il couvre sept thématiques : gestion de l’irrigation, stratégie de fertilisation, protection des cultures, biodiversité, gestion de l’énergie, traitement des déchets, et règles sociales. Il s’applique à l’entreprise entière, pas à un produit. On dénombre 275 entreprises certifiées, sur près de 7 900 hectares.

Point important pour lire une étiquette : la certification comporte trois niveaux. Au niveau 1, l’entreprise évalue ses propres pratiques par auto-diagnostic, validé ensuite par l’audit d’un organisme indépendant. Les niveaux supérieurs s’appuient sur un référentiel technique national. Le logo, lui, ne porte pas le niveau. Deux entreprises également « Plante Bleue » peuvent être à des stades très différents.

Ce que les labels ne disent pas

  • Fleurs de France garantit l’origine, pas un niveau environnemental unique. Les quatre voies d’accès ne sont pas équivalentes entre elles.
  • Plante Bleue garantit une démarche, pas un résultat mesuré. Et son niveau n’apparaît pas sur le logo.
  • Aucun des deux ne s’applique aux fleurs importées. Pour celles-là, il faut se tourner vers les certifications internationales de fermes florales.
  • Aucun n’est obligatoire. Leur absence ne prouve rien : beaucoup de petits producteurs ne certifient pas, faute de temps ou de moyens.

Le Collectif de la Fleur Française

À côté des labels existe un mouvement, qui ne certifie rien mais qui a changé la conversation. Le Collectif de la Fleur Française est une association co-fondée en janvier 2017 par Hélène Taquet, agricultrice et paysagiste, et Sixtine Dubly. Il rassemble environ 500 adhérents — horticulteurs, grossistes, fleuristes, décorateurs d’événements — répartis sur tout le territoire.

Sa filiation est revendiquée : le mouvement Slow Flowers, né aux États-Unis au milieu des années 2000, lui-même construit en écho au Slow Food. Le Collectif ne fonctionne pas comme un syndicat défendant les intérêts commerciaux des producteurs, mais comme un réseau réunissant producteurs, fleuristes et professionnels autour d’une même orientation. Il organise depuis 2021 une Journée de la fleur française, avec portes ouvertes dans les fermes florales et une « chasse aux bouquets » déposés dans des lieux publics.

C’est une réponse culturelle à un problème économique. Elle ne remplace pas un étiquetage obligatoire, mais elle crée quelque chose que la réglementation ne produit pas : des noms, des visages et des adresses à qui poser la question de l’origine.

L’argument qui dérange

Tout ce qui précède conduit à une conclusion apparemment simple : acheter français. Elle est en partie fausse, et il serait malhonnête de ne pas le dire.

Le bilan carbone d’une fleur kényane, même arrivée par avion, est souvent meilleur que celui d’une tige ayant poussé pendant l’hiver européen sous une serre chauffée à l’énergie fossile. Certaines estimations avancent un rapport de un à six entre une rose kényane et une rose néerlandaise. La lumière et la chaleur gratuites de l’équateur pèsent plus lourd, dans le calcul, que les kilomètres parcourus.

Le critère pertinent n’est donc pas la distance seule, mais le mode de production. Une fleur française de pleine terre et de saison reste le meilleur choix disponible. Une fleur française de serre chauffée en février ne l’est pas nécessairement. Le calendrier compte autant que la carte, ce qui est le sujet du calendrier des fleurs de saison.

La question sociale, elle, ne se résout pas par le carbone. L’organisation professionnelle des fleuristes reconnaît elle-même que tout n’est pas réglé dans la filière internationale : faiblesse des salaires, exposition des travailleurs à des pesticides, pression sur la ressource en eau. Sa recommandation n’est pas de cesser d’importer mais de mieux choisir ses fournisseurs, en privilégiant les fermes certifiées. C’est une position pragmatique, et elle admet implicitement que le problème n’a pas de solution propre.

Ce qu’on peut faire, concrètement

  1. Poser la question. Elle est légitime, elle n’est pas agressive, et la qualité de la réponse est en soi une information.
  2. Acheter dans la saison française. C’est le levier le plus efficace, parce qu’il rend l’importation inutile plutôt que coupable.
  3. Accepter les mois creux. Branchages, feuillages, fleurs séchées, plantes en pot. Un bouquet de février n’est pas obligé de contenir des roses.
  4. Chercher les producteurs locaux plutôt que les labels seuls. Une ferme florale à vingt kilomètres sans certification vaut souvent mieux qu’un logo.
  5. Quand on importe, importer informé — fermes certifiées, et pas d’illusion sur ce que garantit une origine « Pays-Bas ».

Questions fréquentes

Une fleur « des Pays-Bas » est-elle néerlandaise ?

Pas nécessairement. Les Pays-Bas achètent d’énormes volumes en Afrique de l’Est et en Amérique du Sud, les font transiter par leurs marchés au cadran et les redistribuent. L’origine commerciale n’est pas l’origine de culture.

Le fleuriste est-il obligé d’indiquer l’origine ?

Non. Contrairement aux fruits et légumes, aucun étiquetage d’origine n’est imposé sur les fleurs coupées. C’est la raison pour laquelle la question doit être posée oralement, et pour laquelle les labels volontaires existent.

Faut-il refuser les fleurs venues par avion ?

Pas mécaniquement. Le transport aérien pèse moins lourd qu’on ne l’imagine face au chauffage d’une serre européenne en hiver. La question utile n’est pas « d’où vient-elle » seule, mais « comment a-t-elle poussé, et à quelle saison ».

Un label suffit-il à garantir un achat responsable ?

Non. Fleurs de France certifie l’origine et l’appartenance à une démarche, Plante Bleue certifie une démarche environnementale à trois niveaux dont le logo ne dit pas lequel. Ce sont des indices sérieux, pas des preuves complètes.

Sur les sources de cette page

Les parts d’importation viennent de l’interprofession et de la presse spécialisée ; les répartitions par pays, d’un travail de l’Observatoire des multinationales ; les chiffres des labels, des organismes qui les portent et du ministère de l’Agriculture ; les données de la filière, d’une étude AND International pour FranceAgriMer et VALHOR. Le nombre de 385 horticulteurs n’a été trouvé que dans une source et figure ici sous réserve. Quand les estimations divergent — 80 ou 85 % d’importation selon l’année et le périmètre — l’écart est indiqué plutôt que tranché. Cet article décrit une filière depuis l’extérieur, à partir de documents publics, et non depuis une pratique professionnelle établie.

Flore Oger

Flore Oger apprend le métier de fleuriste. Passionnée de botanique, elle partage ici les gestes, le vocabulaire et les coulisses de son apprentissage : comment naît un bouquet, pourquoi telle fleur à telle saison, ce qu'on apprend en atelier et ce qu'on n'apprend qu'en le faisant. Pour les curieux comme pour les futurs professionnels.

Tous les articles de cet auteur

Cette page vous a-t-elle été utile ?

Aucune note pour l’instant.

Laisser un commentaire