Non, la tradition ne date pas de 1919 et ne vient pas d’un appel de Clemenceau. Des sources imprimées de 1896 et 1897 appellent déjà le chrysanthème « la fleur des cimetières », vingt ans avant l’armistice. La plante arrive de Chine en 1789, s’acclimate, devient fleur de salon, puis fleur de tombe parce qu’elle fleurit tard, résiste au frais, coûte peu et se bouture sans peine. La Grande Guerre amplifie massivement une pratique déjà installée. Elle ne la crée pas.
Sur cette page
Sommaire
- La version qu’on lit partout
- Une fête bien plus ancienne que la fleur
- Comment le chrysanthème est arrivé en France
- Ce que disent les imprimés du XIXe siècle
- Pourquoi cette fleur et pas une autre
- 1919, ce qui s’est réellement passé
- Une singularité française
- Questions fréquentes
La version qu’on lit partout
Posez la question à un moteur de recherche et vous obtiendrez, à peu de choses près, toujours le même récit : en 1919, un an après l’armistice, Georges Clemenceau appelle les Français à fleurir les tombes des soldats tombés au front. Le chrysanthème, robuste et disponible en novembre, s’impose. La tradition naît là.
C’est net, c’est mémorable, et ça ne résiste pas à un après-midi de vérification.
Premier signal d’alerte : les variantes. Selon les sites, l’appel émane de Clemenceau, de Raymond Poincaré, ou des deux conjointement. Il date de 1918 ou de 1919. Il concerne les tombes, ou les monuments aux morts. Certains le rattachent au 11 novembre, d’autres au 1er. Une source évoque un décret. Quand quatre versions d’un même fait circulent avec la même assurance, aucune n’a été vérifiée.
Deuxième signal : Wikipédia, qui sert de source de fait à la moitié de ces pages, écrit prudemment que Clemenceau « aurait appelé ». Le conditionnel est là pour une raison. Aucun document primaire n’est produit à l’appui de cet appel — ni texte, ni date, ni support de publication.
Troisième signal, le plus décisif : des textes imprimés bien antérieurs à la guerre montrent que la pratique existait déjà. C’est ce que je voudrais montrer ici, en remontant la chaîne.
Une fête bien plus ancienne que la fleur
Avant de parler du chrysanthème, il faut séparer deux choses que tout le monde confond, y compris moi jusqu’à récemment.
La Toussaint, le 1er novembre, honore l’ensemble des saints. La Commémoration de tous les fidèles défunts, le 2 novembre, est la fête des morts. Ce sont deux célébrations distinctes, et c’est la seconde qui concerne les tombes.
La première est fixée au 1er novembre par le pape Grégoire IV, qui ordonne sa célébration dans toute la chrétienté ; sur son conseil, Louis le Pieux l’institue dans l’empire carolingien. Les sources donnent 830, 833 ou 835 selon les auteurs — l’écart n’a pas d’incidence sur ce qui nous occupe, mais il est révélateur que même Wikipédia signale ici un besoin de référence.
La seconde vient de Cluny. Les moines y instituent une fête des trépassés le 2 novembre, entrée dans la liturgie romaine au XIIIe siècle. Là encore, deux dates circulent : 998 pour l’institution par Odilon, cinquième abbé de Cluny, et 1031 pour son extension à tous les monastères de l’ordre. Les deux peuvent être justes, elles ne décrivent pas la même chose.
Voilà le point important : le culte des morts est massivement resté célébré le 1er novembre, et non le 2, malgré la distinction liturgique. C’est le jour férié, c’est celui où les familles se déplacent. Quand on dit « les fleurs de la Toussaint », on parle en réalité d’une fête des morts qui a glissé d’un jour, il y a près de mille ans.
Retenons surtout la chronologie : la visite au cimetière au début novembre est une pratique millénaire. La fleur qu’on y dépose n’a même pas deux siècles.
Comment le chrysanthème est arrivé en France
Le chrysanthème est cultivé en Chine et au Japon depuis si longtemps qu’on n’en connaît pas le début. En Chine c’est la fleur d’or, Ju Hua, associée à l’empereur. Au Japon, elle donne son nom au trône impérial et son emblème à seize pétales, le kikumon.
L’Europe la connaît de loin bien avant de la cultiver. Un traité publié à Dantzig en 1689 par Jacob Breyn, négociant allemand et botaniste, décrit deux chrysanthèmes observés l’année précédente dans des jardins de Hollande. Les porcelaines chinoises et japonaises décorées de chrysanthèmes circulaient d’ailleurs en Hollande dès la fin du XVIIe siècle. La fleur était donc une image familière longtemps avant d’être une plante disponible.
L’introduction qui compte est celle de 1789. Pierre Blancard, capitaine de marine né à Marseille en 1741 et mort à Aubagne en 1826, quitte Bombay pour la Chine en 1787 et découvre la fleur à Canton, où elle est protégée. Il en rapporte trois variétés — blanche, violette, pourpre — à bord du Saint-Charles. Une seule survit à la traversée, un cultivar pourpre, qui fleurit à l’automne 1790. Des boutures partent chez le chanoine Thomas d’Audibert de Ramatuelle, et de là au Jardin du Roi à Paris, qui deviendra le Muséum d’histoire naturelle en 1793.
Une anecdote de nomenclature, pour ceux que ces choses amusent : Ramatuelle décrit la plante en 1792 dans le Journal d’histoire naturelle sous le nom d’Anthemis grandiflora, et propose en note de l’appeler aussi Chrysanthemum morifolium. C’est ce second nom qui a survécu, deux siècles et deux reclassements plus tard.
Petite curiosité pour illustrer à quel point les sources se recopient : l’article Wikipédia consacré au genre Chrysanthemum nomme le capitaine « Pierre-Louis Blanquart », tandis que l’article Wikipédia consacré à l’homme lui-même l’appelle Pierre Blancard. Deux pages de la même encyclopédie, deux noms. Sa tombe, au cimetière des Passons à Aubagne, tranche la question.
Le chrysanthème de Blancard n’a que de petites fleurs. Ce sont les introductions du botaniste-collecteur Robert Fortune, de Chine en 1846 puis du Japon dans les années 1860, qui apportent les variétés à grandes fleurs. Les croisements entre formes chinoises et japonaises produisent, en quelques décennies, l’immense complexe de cultivars que nous connaissons — vingt à trente mille, selon les estimations.
Ce que disent les imprimés du XIXe siècle
C’est ici que la version courante s’effondre. Ces documents sont accessibles, datés, et sans ambiguïté.
1894. Georges Bellair, jardinier en chef des parcs de Versailles, et Victor Bérat, ancien jardinier en chef de Roubaix, publient chez Octave Doin un ouvrage entier consacré au chrysanthème : description, histoire, culture, emploi. Un livre de cette ampleur ne se consacre pas à une plante confidentielle. Il en est déjà à sa troisième édition.
Novembre 1896. Une chronique parue dans Le Messager de l’Ouest, journal de l’arrondissement de Sidi-Bel-Abbès, décrit les chrysanthèmes d’un jardin public et demande, à propos de leur mélancolie automnale, s’ils ne viennent pas à point pour orner les tombes des êtres chers. Le chroniqueur souligne aussi leur prix modique et leur culture facile, deux arguments qui reviendront.
Décembre 1896. Une conférence de M. F. Taboury devant la Société d’horticulture et d’arboriculture de la Haute-Vienne, publiée dans le bulletin de janvier 1897, contient la phrase qui règle le débat. Il observe que le peuple, dans son langage imagé, a déjà donné à la plante un surnom : la « Fleur des Cimetières ». Un surnom populaire ne s’invente pas la veille. Il suppose des années d’usage installé.
Mai 1914. Le bulletin paroissial du décanat de Merville publie la lettre d’une fillette à sa grand-mère. Elle raconte être allée porter des fleurs à son père au cimetière : une grosse botte de chrysanthèmes, puis une seconde achetée avec l’argent d’une messe qu’elle n’a pas fait dire. Trois mois avant le déclenchement de la guerre, le geste est si banal qu’il tient dans une lettre d’enfant, sans explication.
Ces quatre documents suffisent. En 1897 la fleur porte un surnom populaire lié aux cimetières ; en 1914 une enfant en apporte deux bottes sur une tombe comme allant de soi. Il n’y a pas de tradition à créer en 1919.
Pourquoi cette fleur et pas une autre
Reste la vraie question, plus intéressante que celle de la date : qu’est-ce qui, dans cette plante précise, l’a rendue irremplaçable ?
Elle fleurit quand rien d’autre ne fleurit. C’est la raison mécanique, et elle domine toutes les autres. Le chrysanthème est une plante de jours courts : sa floraison se déclenche quand les nuits s’allongent. Elle tombe donc exactement sur la première semaine de novembre, sans qu’on ait rien à faire.
Elle remplace la flamme. C’est l’explication que retient Wikipédia pour le milieu du XIXe siècle : les chrysanthèmes apparaissent sur les tombes en substitution des bougies. Le geste change de matière mais garde sa forme — quelque chose de vivant et de coloré, déposé pour la nuit qui vient.
Elle ne coûte presque rien. Les sources de 1896 insistent toutes sur ce point, et c’est probablement le facteur décisif dans la diffusion. Une plante qui se bouture sans matériel, qui pousse sans soins compliqués, qui produit des dizaines de fleurs sur un pied, est accessible à des familles qui n’auraient jamais acheté de fleurs coupées. La démocratisation du fleurissement des tombes est indissociable du prix du chrysanthème.
Elle porte une charge mélancolique. Ce point m’a surprise, parce qu’il inverse la causalité qu’on suppose d’habitude. On imagine que la fleur est devenue triste parce qu’on la mettait sur les tombes. Les textes de la fin du XIXe siècle disent le contraire : elle était déjà perçue comme mélancolique, associée à l’arrière-saison, aux derniers beaux jours, à ce qui finit. Un chroniqueur de 1919 va jusqu’à lui reprocher son absence de parfum et lui trouver des airs de morte. La fleur des salons et la fleur des tombes sont la même fleur, chargée du même sentiment.
1919, ce qui s’est réellement passé
Écarter la légende ne veut pas dire que l’année 1919 soit sans importance. Elle est déterminante — mais pas de la façon qu’on raconte.
C’est la première Toussaint en paix depuis cinq ans. Le pays compte plus d’un million de morts et des centaines de milliers de disparus dont le corps n’a jamais été identifié. Une loi du 25 octobre 1919 organise la commémoration et la glorification des morts pour la France. Des monuments aux morts sont inaugurés partout, beaucoup le 11 novembre 1919, et ces cérémonies dessinent le rituel commémoratif de tout l’entre-deux-guerres. À la fin de l’année, la question d’une date nationale de commémoration reste pourtant ouverte.
Dans ce contexte, un texte contemporain est particulièrement éclairant. Le 1er novembre 1919, la revue Le Monde illustré publie une chronique d’Antoine Redier sur les chrysanthèmes. Il y raconte le retour au cimetière, un village de France dont toutes les tombes portent un plant de chrysanthèmes blancs, le contraste avec les fleurs sauvages qu’on déposait au front faute de mieux. Et il décrit une pratique installée, qu’il commente et critique — pas une nouveauté qu’on inaugure. Un auteur ne prend pas ce ton pour un usage né la semaine précédente.
Quant à l’appel lui-même : il est possible qu’un responsable politique ait effectivement invité les familles à fleurir les tombes cet automne-là. Ce serait cohérent avec l’époque. Mais aucune des sources que j’ai pu consulter ne produit le document. On trouve l’affirmation, on ne trouve pas le texte. Et l’attribution oscille entre Clemenceau, président du Conseil, et Poincaré, président de la République — ce qui est le symptôme classique d’un souvenir reconstruit après coup.
Ce que 1919 apporte réellement, c’est un changement d’échelle. Une pratique de familles devient un geste national, adossé à un deuil collectif sans précédent, sur des tombes qui se comptent par centaines de milliers. La demande explose, la production suit, le chrysanthème devient une culture industrielle. L’ampleur d’aujourd’hui — plus de vingt millions de pots par an — date de là.
Reste un dernier glissement, celui des dates. L’hommage aux soldats se fixe au 11 novembre ; le fleurissement, lui, s’est ancré au 1er novembre, jour férié où les familles se déplacent, en absorbant au passage la fête des morts du 2. Trois dates, un seul geste.
Une singularité française
L’association du chrysanthème au deuil n’a rien d’universel, et c’est peut-être ce qui la rend le plus visible.
Elle est forte en France et en Belgique, présente en Italie où l’on fleurit aussi les tombes de chrysanthèmes pour la Giorno dei Morti. Elle est absente presque partout ailleurs. En Australie, le chrysanthème est la fleur de la fête des mères. Aux Pays-Bas, il entre dans les bouquets de mariée. En Chine et au Japon, il porte des valeurs de longévité et de noblesse : fleur impériale, motif de porcelaine, sujet de concours horticoles depuis des siècles.
La conséquence pratique est bien connue de tous les fleuristes français : impossible d’offrir un chrysanthème pour un anniversaire sans que l’intention soit mal comprise. Une plante magnifique, disponible en centaines de formes et de couleurs, techniquement excellente en vase — et interdite d’usage joyeux par un pli culturel de cent cinquante ans.
Des campagnes professionnelles tentent régulièrement de déplacer cette image, en le positionnant comme fleur de mariage ou fleur de décoration d’automne. Le pli tient bon. Il est probablement plus solide que la tradition funéraire elle-même, puisqu’il survit à la connaissance de son origine : savoir que le chrysanthème est aussi la fleur du bonheur en Asie ne change rien à ce qu’on ressent en en recevant un bouquet en France.
Questions fréquentes
Clemenceau a-t-il vraiment lancé la tradition ?
Non. La tradition lui est antérieure d’au moins vingt ans, comme le montrent des imprimés de 1896 et 1897. Un appel de 1919 a peut-être existé, mais aucune source ne produit le document, et l’attribution hésite entre Clemenceau et Poincaré. Wikipédia écrit d’ailleurs « aurait appelé ».
Depuis quand met-on des chrysanthèmes sur les tombes ?
Depuis le milieu du XIXe siècle, où ils remplacent progressivement la flamme des bougies. L’usage est solidement établi dans la seconde moitié du siècle et devient massif après 1919.
Toussaint ou fête des morts ?
Deux fêtes différentes. La Toussaint, le 1er novembre, honore les saints. La Commémoration des fidèles défunts, le 2 novembre, est la fête des morts. Le fleurissement des tombes relève de la seconde mais se pratique le 1er, qui est férié — un glissement vieux de plusieurs siècles.
D’où vient le chrysanthème ?
De Chine et du Japon, où il est cultivé depuis un temps immémorial. Il est introduit en France en 1789 par le capitaine marseillais Pierre Blancard, qui en rapporte trois variétés dont une seule survit au voyage.
Peut-on offrir des chrysanthèmes en France ?
Rien ne l’interdit, et l’association au deuil est une particularité française, belge et italienne. Mais elle est assez forte pour que le geste soit mal interprété. Mieux vaut connaître le destinataire.
Est-ce une fleur funéraire partout ?
Non. En Australie c’est la fleur de la fête des mères, aux Pays-Bas elle entre dans les bouquets de mariée, en Chine et au Japon elle symbolise la longévité et l’autorité impériale.
Flore Oger
Flore Oger apprend le métier de fleuriste. Passionnée de botanique, elle partage ici les gestes, le vocabulaire et les coulisses de son apprentissage : comment naît un bouquet, pourquoi telle fleur à telle saison, ce qu'on apprend en atelier et ce qu'on n'apprend qu'en le faisant. Pour les curieux comme pour les futurs professionnels.